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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Adieu Serge ! Pour mémoire des Haïtiens de France et d’Haïti : mon historiographie politique sur Serge Gilles (1959-1990) ! - Par Sergo Alexis

Publié par Sergo Alexis sur 5 Février 2021, 00:00am

Catégories : #AYITI ACTUALITES, #CULTURE, #PEUPLE sans mémoire..., #DUVALIER

1- Serge Gilles; 2-Rassemblement auquel Serge Gilles a participé en Haïti après 1986
1- Serge Gilles; 2-Rassemblement auquel Serge Gilles a participé en Haïti après 1986

1- Serge Gilles; 2-Rassemblement auquel Serge Gilles a participé en Haïti après 1986

Serge Gilles a fait le grand voyage ! Telle est la manière dont mon ami Monel Casimir m’a annoncé, hier matin très tôt, le décès de Serge, comme l’appelle ses amis. Bizarrement deux ou trois jours avant, je pensais justement à lui, à son âge et à sa mort, répondis-je à Monel. Je pensais qu’il avait 81 ans, ce qui me rassura et me fit penser qu’il  avait encore quelques années devant lui. En fait, j’ai appris qu’il en avait 86.

Quand j’ai débarqué ce dimanche 13 janvier 1979, à l’aéroport Charles de Gaulles, presque par hasard, car un an plus tôt, rien ne laissait présager mon départ d’Haïti. Le visa pour la France n’était pas obligatoire mais il me fallait 500 dollars (2500 gourdes pour payer le billet), ce qui ne n’était pas une mince affaire dans une famille de 7 enfants.

Il aura fallu que mon grand frère Eddy, 21 ans en 1978, se fasse tabasser sans raison, vers 4 heures du matin à la ruelle Nazon, en sortant d’une soirée à Pétion-Ville et soit laissé pour mort, par un certain Pôt Lanfè, detektiv prive makout, des Recherches Criminelles. Ma tante Utane Alexis, qui travaillait en France, mais se trouvait en vacances en Haïti, au moment où Eddy subit cette agression, décide alors de payer le billet pour mon frère, qui lui, un an après, a fait de même pour moi.

C’est l’hiver le plus froid que j’ai connu de toute mon existence en France. Lorsqu’au mois de mars, j’ai vu pour la première fois briller un rayon de soleil, j’ai été envahi par une joie qui a traversé tout mon corps. A l’époque, le moyen le plus sûr pour arriver socialement, pour les gens des classes populaires, c’était comme disait ma tante Utane déjà durant son séjour en Haïti, - pour dissimuler le mot tabou c’est de foure pye w nan bôt la. C’est-à-dire, de devenir réfugié politique sans possibilité de retourner en Haïti.

A cette période, les Haïtiens considéraient la France comme le bout du monde. Dans leur imaginaire collectif, terre de culture, la France était un pays pour les étudiants, pas pour les travailleurs. C’était une période où l’on était heureux quand on rencontrait un compatriote dans la rue. Beaucoup d’entre eux pensaient arriver en transit en France mais y sont restés. D’autres sont partis pour les USA et le Canada.

Mon séjour au foyer de la Cimade

J’ai rempli rapidement mes formalités de demande d’asile. Un mois après, j’attendais la réponse de l’OFPRA. Grace à la famille de Charles (Charlie) Louis, - sa grande sœur Yolette, l’épouse de Duly Brutus, ses frères Pierrot et Wadley, j’ai pu intégrer pour six mois, le foyer de la Cimade dont Serge Gilles était le directeur. Dès mon arrivée au foyer, j’ai changé d’adresse et le lendemain, j’ai trouvé comme un coup de baguette magique, ma carte de réfugié politique sous ma porte !

Mes premiers contacts avec la communauté et mes premières connaissances politiques ont eu lieu pendant mon séjour au foyer de la Cimade. J’aurais pu intégrer ses différentes organisations politiques et son association ATHAIF (Association des travailleurs haïtiens de France)  comme l’ont fait beaucoup de jeunes de l’époque qui ont séjourné au foyer. On peut citer entre autres mon grand ami, le défunt Jean René Camille, un homme d’une grande intelligence, qui disposait d’assez de bagage  intellectuel  pour jouer le rôle que Duly a joué auprès de Serge. Mais le destin en  a décidé autrement.

Nous avons étudié ensemble l’Administration économique et sociale, à l’université de Paris VIII. Accusé de communiste, il avait passé 7 ans de sa vie dans les prisons de Duvalier. Parmi ceux qui sont passés au foyer de la Cimade, on peut encore citer Rosny Lapombré, Monel Casimir, les frères jumeaux Guerrier, et bien d’autres qui ont  élu domicile dans l’Essonne aujourd’hui.

Mais étant rebelle et indépendant depuis mon jeune âge, j’ai préféré suivre une voie de libre penseur, tout en participant dans les actions sociales de ses organisations.

Beaucoup d’autres personnes dont Charly, Monel Casimir et Huguette Marcelin voire Gérard Aubourg l’ont mieux connu que moi qui l’observais du dehors !

Serge Gilles et la politique dans la communauté haïtienne de France

En 1959, Serge Gilles, fait partie d’un groupe de 144 d’étudiants auxquels le gouvernement de François Duvalier avait attribué des bourses pour poursuivre leurs études en France dans la perspective de devenir  des futurs cadres du régime. La plupart d’entre eux retourne en Haïti mais Serge Gilles choisit de s’opposer au système duvaliériste et devient un kamomen- communiste pour le régime du système capitaliste dictatorial de Duvalier.

Ses premiers apprentissages de « professionnel » de la politique débutent au moment où il fallait choisir entre les deux blocs politiques : Est/Ouest et communiste/capitaliste. Le socialisme occidental étant considéré comme d’idéologie  petite-bourgeoise, non révolutionnaire.

Serge était lui-même de tendance trotskiste maoïste à ses débuts. Il ne participera pas en 1971, à la première organisation politique haïtienne qui naitra en France, le PLH (Parti de libération nationale), créé par Franck Sénat, Franck René et Pierre Lamisère. Le défunt syndicaliste de conviction, Ulrick Joly, les rejoint après sa libération en 1973. Dans cette communauté politique de Paris, U.Joly, Adrienne Gilbert, et Magloire qui est parti définitivement aux USA, au début des années 80, où il a intégré le journal Haïti Progrès - étaient parmi les 12 prisonniers politiques qui avaient été libérés en 1973. Pour rappel trois résistants haïtiens,  deux hommes et une femme avaient pris en otage, l’ambassadeur américain, M. Clinton Everett Knox, pour exiger leur libération.

Mais la même année, en 1971, Serge Gilles et d’autres militants  créent Action patriotique, qui est un regroupement de plusieurs tendances de gauche et d’extrême gauche, qui se fractionnera plus tard en trois groupuscules : PTH (Parti des travailleurs haïtiens ; OR 18 Mai (Organisation révolutionnaire 18 Mai) et MOPH (Mouvement populaire haïtien). Mais en 1975, Serge Gilles unit tous ces groupuscules pour créer le Mouvement Charlemagne Péralte, qui s’unit à l’organisation Marche à Terre, parti politique se trouvant en Belgique, pour accoucher de l’IFOPADA (Inyon fôs patriyotik e demokratik ayisyen. Serge Gilles maintient son leadership à la tête de l’IFOPADA jusqu’en 1986.

En dehors des organisations que nous venons de citer, le PUCH (Parti unifié des communistes haïtiens), contrairement aux autres organisations, était né en Haïti. Le premier parti communiste haïtien a été fondé par Jacques Roumain en 1934 et dissous en 1936 quand il fut contraint à l’exil par le président de l’époque Sténio Vincent. D’autres créations de partis de gauche furent sévèrement réprimées : en 1946 le Parti socialiste populaire  frappé d’irrégularité en 1948 par le président Estimé ;  en 1954 le PPLN (parti populaire de libération nationale)  dont les membres subiront durement la répression des macoutes de Duvalier.

En  1959  le PEP Parti d’entente national sous la direction de Jacques Stephen Alexis, se crée, il se transformera par la suite en PUCH.  Les premiers membres du PUCH font leur entrée sur le sol français au début des années 1963 et surtout en 1969,  après le débarquement  de Jacques Stephen Alexis suivi de son assassinat. Le PUCH occupa également une place assez importante au sein de la communauté en France ; il parvenait même à envoyer des jeunes Haïtiens faire des études supérieures dans les pays de l’Est. De très bon ingénieurs dans des domaines scientifiques  qui n’ont jamais travaillé ni en Haïti ni la France, d’ailleurs ils avaient été formés pour Haïti, ils ont intégré d’autres secteurs d’activités en France. On connait le cas de Widner (Nènè) Féquière qui avait étudié hydro-électrique, qui a travaillé dans la logistique des transports en France. Et bien d’autres que je côtoyais dans les années 80/90 et qui sont encore sur le sol français à la retraite ou proche   d’en faire partie.

Les membres de toutes ces organisations politiques avaient des liens de bonne  camaraderie  puisqu’ils étaient tous anti-duvalieristes et anticapitalistes.

Les associations, filiales des partis politiques

Les différents partis politiques comptaient très peu de membres et ne touchaient qu’une partie infime de la communauté haïtienne. Car, par peur de représailles, les Haïtiens répugnaient à intégrer les organisations politiques en France. Pour remédier à cette absence de fréquentation, les dirigeants politiques ont eu l’idée de créer des filiales. C’est-à-dire des associations, moins marquées politiquement, dont l’objectif officiel était de gérer des problèmes administratifs et de faire du socioculturel. Mais l’objectif non-avoué était qu’elles servent de bases pour un recrutement dans les milieux populaires afin de légitimer leur leadership en tant qu’organisations politiques.

C’est ainsi qu’en 1977, le PLH crée le CORHA (Collectif des réfugiés haïtiens) dont l’objectif premier est de s’occuper des formalités administratives des demandeurs d’asile. En 1980, l’IFOPADA et donc Serge Gilles et les frères Brutus André et Duly créent ATHAIF, (Association des travailleurs haïtiens en France). Un peu plus tard, en 1983, le PUCH crée AFSA (Association France solidarité Amérique latine. Ces mouvements sont à la base de la dynamique de la communauté haïtienne d’aujourd’hui auxquels il faut rajouter les réseaux universitaires et « les intellectuels de Luxembourg » appelés plus tard péjorativement, les intellectuels traditionnels pour cause de  conflits générationnels entre nouveaux arrivants et anciens.  Serge Gilles, René Théodore, Marx Bourjoly  et Ulrick Joli ont été les leaders naturels de cette période jusqu’en 1986.

Serge Gilles en Haïti (1986-1990)

En 1986, l’Etat duvaliériste est renversé, Serge Gilles fait sa valise et rentre au bercail. Moi aussi, en parallèle j’ai fait la mienne en pensant que j’allais y rester définitivement. Et durant les six mois que j’ysuis resté, j’ai découvert deux choses : d’abord que la problématique d’Haïti n’était pas uniquement liée au duvaliérisme et qu’on était en face d’un problème sociétal. Et deuxièmement, que les diasporas étaient considérées  comme des Haïtiens-étrangers qui étaient là pour retire kô w banm met pa m ! même par ceux qui vivaient à l’étranger et qui étaient revenus quelques mois avant.

Serge est un politicien, il n’était pas question pour lui de retourner en France. Il se détache de l’IFOPADA pour faire naître le PANPRA (Parti nationaliste, progressiste et révolutionnaire haïtien). Sans doute considère-il que le temps des deux blocs était révolu et que le « socialisme petit-bourgeois » avait pris de l’ampleur dans le nouvel ordre mondial qui se dessinait. D’ailleurs, l’IFOPADA était déjà membre du l’International socialiste durant cette période et Serge Gilles avait de bonnes relations avec le Parti socialiste français de François Mitterrand. Mais, une fois la création du PANPRA, l’IFOPADA disparait de la scène politique en Haïti. On parlait de constitution, d’élections, de démocratie et qu’il n’était plus question de prendre le pouvoir par les armes. Même le PUCH  l’avait compris. Je m’étais rendu à une conférence de presse de PUCH en Haïti, en 1986, ou le parti avait écrit sur une grande banderole : Konstitisyon eleksyon se zam pou defans pèp la ! Je me rappelle, en provocateur que je suis, avoir bien  excité Max Bourjolly  avec leur histoire d’élections au point où il eut à me dire que la conférence de presse n’était pas un dialogue entre René Théodore et moi. Ce qui m’avait beaucoup amusé !

Durant mon séjour en Haïti, je rencontrais Serge dans toutes les grandes manifestations populaires et les réunions des partis et organisations politiques. On y échangeait toujours quelques mots. J’ai eu la chance de l’interviewer pour le journal Haïti Demain, j’ai découvert un homme qui n’avait pas d’ambitions présidentielles à court terme. Avant de se porter candidat à la présidence, il  voulait une modernisation des partis politiques qui s’engageraient dans la formation politique populaire en Haïti.

Comme toutes les organisations populaires, en 1987, il a soutenu naturellement la candidature de Gérard Gourgue à l’élection présidentielle qui s’est transformée en carnage à la ruelle Vaillant.

Monel m’a dit, et je ne mets pas en doute ses paroles, qu’il avait été choisi par ses amis politiques pour être le candidat du FNCD à l’élection présidentielle de 1990. Il s’est retiré pour faire place à Aristide, qui était plus sûr de gagner face aux courants de la droite représentés par Marc Bazin.

Pour conclure, selon moi, Serge  avait pris une mauvaise décision en 2004, en se ralliant  au secteur privé des affaires et à la branche de la communauté internationale qui réglaient leurs comptes avec Aristide ; et qui dans le même mouvement d’agression, boycottaient la commémoration du bicentenaire de l’Indépendance.

Je ne m’avancerai pas à dire qu’il a renié ses idées de gauche en agissant de la sorte. Car Serge Gilles, comme bien d’autres hommes politiques, était un politicien qui évoluait en fonction des mutations idéologiques et économiques mondiales de son temps.

Néanmoins, pour le respect de ma liberté de pensée, je tiens quand même à dire que je condamne la complicité du groupe des GNBistes et du Collectif Non qui ont facilité ce boycottage.

Intelligent comme il est, Serge Gilles a dû se dire avant sa mort que c’était une véritable idiotie politique qu’il avait faite, en constatant l’état de crise politique, de misère et de criminalité  dans lequel son pays se trouve avec les petits bandits de Pétion-Ville du PHTKK. Car la République d’Haïti subit aujourd’hui les conséquences du sabotage de 2004 !

 

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