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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


*Le « lòk » face à la logique d’accumulation* - Un texte de Georges Eddy Lucien

Publié par siel sur 16 Septembre 2022, 20:31pm

Catégories : #AYITI ACTUALITES, #CULTURE, #AYITI ECONOMIE

Barricade à P-au-Prince

Barricade à P-au-Prince


*Entre espace dominé et aliéné et construction de résistance et de pouvoir par le bas*

 

La rue de Port-au-Prince, territoire caractérisé par les flux de véhicules, de motos et/ou de piétons, devient le prolongement des marchés publics et parfois des entreprises commerciales ou de communication... Espace de transactions par excellence, la rue est le lieu de conflits territoriaux : s’y bousculent des vendeurs de pochettes d’eau, de crédits téléphoniques, des chauffeurs de taxi et de moto… La rue est le lieu de prédilection pour écouler les produits alimentaires, pour fournir rapidement des services de base… C’est une opportunité alléchante et peu coûteuse pour les entreprises formelles. Elles cherchent à profiter du marché émergent des clients ambulants… C’est l’endroit idéal, en un rien de temps, de l’accumulation. Entre l’esthétique et la possibilité d’offrir rapidement les produits, le réflexe d’accumulation prime.

La rue mêle des individus d’origine sociale différente. Ce mélange à travers les rues de Port-au-Prince dure le temps des transactions. Car la rue est aussi le lieu où les « classes sociales » se distinguent. Généralement on ne fréquente pas les mêmes rues. Le commerçant, dans sa voiture, circule après le lever du soleil pour aller à son magasin ou à son entrepôt ; le vendeur de pochettes d’eau ou d’unités téléphoniques, à pied, part dès l’aube pour rejoindre son lieu d’activité, se fixe au lieu de transactions ou bouge à la recherche de clients ambulants.  
La rue est plus/autant un marqueur de distinction sociale qu’une maison en ville. Elle unit comme elle divise. Elle permet de regrouper les uns les autres sans faire ensemble. Elle discrimine et juxtapose. Balzac, dans  « Histoire des Treize », traduit ce discriminant inhérent aux sociétés de classes. « Il y a des rues nobles, puis des rues assassines, des rues plus vieilles que de vieilles douaires ne sont vieilles, des rues estimables, des rues toujours propres, des rues toujours sales, des rues ouvrières, travailleuses, mercantiles (…) ».

L’appropriation de la rue traduit, par ailleurs, suivant l’usager, des connotations sociales plus ou moins fortes. Le grossiste se trouve non loin des transactions. Les rues dialoguent, mais se distancient dans le même temps puisque la proximité physique ne traduit pas la proximité sociale. Les rues s’affrontent aussi car la transaction n’est autre que le recoupement de plusieurs lieux : entre le lieu du détaillant qui écoule le produit et celui du grossiste ou du détenteur de moyens de production de biens et de services… Entre le premier et le second, le hiatus est énorme. Le premier, après la vente, dans sa stratégie de survie, recourt le plus souvent à d’autres activités pour se reproduire. Il vit dans la dépendance du fonctionnement de la rue, laquelle est détenue non par lui, mais par le propriétaire de celle-ci, le grossiste. Le second réinvestit la plus grande part de ses profits. Cela coule de source puisque qu’il s’agit de la logique d’accumulation.
 La rue, inscrite dans cette logique, devient alors un enjeu non négligeable. Appropriée, privatisée, elle devient une propriété à préserver, un territoire sécurisant. Elle est aux aguets et se prémunit contre tout acte susceptible de nuire à son bon fonctionnement. Toute injonction ou tout rassemblement perturbe et devient un accroc aux dynamiques d’accumulation.  La rue est un produit qui reflète les valeurs et les représentations de ceux qui la façonnent et lui impriment du sens… Elle est à la fois espace-produit et espace-producteur. Elle recèle en elle-même ses propres germes de destruction. C’est le jeu de la contradiction ! Le « lòk » en offre une illustration. Il naît de la rétroactivité ! Les effets semblent rétroagir sur les causes qui semblent les provoquer…
En effet, lieu de lutte de classe par excellence, l’encadrement dont la rue est objet ne peut, pourtant, pas la prémunir totalement contre les déchirures. Les habitants de la ville investissent sans arrêt les rues de la capitale pendant un temps plus ou moins long pour signifier leur réprobation du régime. Lieu de socialisation politique (également de subjectivation politique), de construction d’identité collective, la rue est dotée de mémoire. Lieu par excellence d’expression et de participation politique où l’action protestataire des habitants des quartiers prend forme pendant le « lòk ».

La rue, artère urbaine par excellence, voie de desserte locale ou de communication, et surtout lieu de commerce et de vie, est détournée en effet de son quotidien. Hors des routines quotidiennes, la rue voit se briser son cours normal. La dynamique d’accumulation s’arrête sur un temps plus ou moins long : les magasins tout comme les fabriques, les ports, les centres commerciaux, les banques… sont fermés. Le peuple, écarté du jeu politique et du jeu économique par un subtil mécanisme de dépossession et de décapitalisation, houspille, proteste et gronde dans la rue. Le pouvoir de la rue est, pour ainsi dire, urbain et la population citadine en a conscience.    
Les manifestations de rue et le « lòk » permettent de construire un véritable espace public, où les revendications sont visibles par le truchement des cris, des actes, de la gestuelle des corps emblématisés ou des regards loquaces. La rue devient alors l’objet d’un jeu à gros enjeux. En témoignent des actions cristallisant en un cliché la violence disproportionnée du face-à-face entre les sbires du régime et le peuple en rébellion. Celui-ci, têtu et persévérant, est résolu à défier le pouvoir. Il affronte l’économie marchande de la production de la rue primant l’échange sur l’usage et se propose une inflexion majeure de la rue de la logique marchande : de la rue qui divise, qui fragmente, qui juxtapose ou de celle qui unit comme elle divise à celle qui permet d’être ensemble et de faire ensemble collectivement.

Collectivement ! Pour faire corps ensemble et se définir socialement face aux classes dominantes, il revient d’abord de protéger son territoire et de bloquer le processus d’accumulation au temps du « lòk ». Les barricades s’érigent, en ce sens, en lieu de promesses et d’engagement en construisant un territoire libéré. Elle témoigne de la splendeur et de l’harmonie des masses populaires. Elle est lieu de l’aval et de la révélation d’un pouvoir qui se construit. L’espace des  barricades est un appel à l’héroïsation comme le chante Kébert Bastien, dit KÈB. 

Vin monte Leta
Vin monte sanwont
Vin monte
Vin monte Leta
Vin monte sangwen
Vin monte
Vin monte san koutcha
Vin monte
3 fè fòje m kwaze ankwa
Kakas machin kèk moso bwa
Yon pwe lila 3 kawoutchou m limen
Men kwa manman w men lo pinga w
Vin monte Leta
Barikad mwen cheri je t’aime
Woy woy wayo
Barikad cheri mwen renmen w
(...)
Mete boutèy m an kalifouchon
Poto elektrik tann sou beton
Yon fil optik 
Biswit Leta mezi mache w
Woy woy wayo
Barikad je t’aime
Vini monte Leta vin monte Leta

C’est un travail de mémoire qui n’a cure de la temporalité. La lutte est immédiate… Le devoir de mémoire se fait instantanément… Séance tenante, insistera Richard Brisson :

Mange ton pain pendant qu’il est encore pain
Profite du feu pendant qu’il est encore feu pour faire cuire ta soupe
Pendant qu’elle est encore soupe.
Par les temps qui courent, il ne faut pas remettre à demain ce que tu peux manger ce soir,
Car le grand chambardement est peut-être pour cette nuit.
À l’aube qui sait si ce pain ne sera pas fusil, la soupe poison, le feu sang ?
Hein !

Ainsi dans cette Haïti meurtrie, dominée et exploitée, le « lòk » établit  une nouvelle forme de rébellion et insuffle une aspiration nouvelle à un autre monde : attachement à la rue et non au déracinement, à la propriété d'usage et non à la propriété-appropriation, à la résistance et non à la croissance inéluctable...
L’Etat bourgeois est mis ainsi hors d’état de nuire momentanément au temps du « lòk ».
 Comme le présage le poète James Noël, arrive le temps de la rétroactivité :

Viendra un jour un peuple de maçons
de dernière heure, qui se retournera d’un seul bond,
en reptilien boomerang contre les murs.
Un peuple de maçons, comme nouvelle cheville ouvrière de la destruction des murs.

Plus qu’un symbole ponctuel, le « lòk » met à nu la vulnérabilité de l’Etat bourgeois et la capacité des masses populaires à se rebeller et à marquer leur territoire. Il touche à la structure de  l’organisation sociale et spatiale de la chaîne de commercialisation du système capitaliste. C’est l’espace utile, dans la logique d’accumulation, dominé, meurtri et enduré que le « lòk » tente de s’approprier et de transformer. Aussi rend-il compte de la contradiction de l’espace, de la construction de la résistance, du pouvoir par le bas et de la possibilité du Grand Soir.

Georges Eddy LUCIEN
 

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