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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Yves Germain, d'origine haïtienne, personnalité de la semaine pour le journal canadien La Presse

Publié par Elsie HAAS sur 15 Novembre 2007, 03:34am

Catégories : #OCHAN


    Anne Richer
La Presse

Yves Germain les voit arriver à son école la mine et le coeur défaits: des enfants de 6 à 17 ans, des chétifs, des malabars, des écorchés vifs, prompts à la détente, méfiants comme des chiens battus, tristes, que la vie a traités sans tendresse. Sans préjugé, voire sans méthode livresque, Yves Germain, orthopédagogue au Centre d'intégration scolaire de Rosemont, les prend en charge, animé d'une foi indéfectible dans leurs capacités, leurs talents.

Ces enfants, qui ont dû cracher par terre, hurler, montrer les poings pour se faire entendre, à qui l'école traditionnelle ne convient pas parce qu'ils sont trop abîmés et que leur comportement dérange, Yves Germain les voit comme s'ils étaient des rois à qui il faut juste enseigner quelques rudiments de savoir-vivre, des règles de société minimales. Après, ou en même temps, ils pourront ouvrir leurs ailes et leur esprit.

La Presse et Radio-Canada tiennent à souligner le travail exceptionnel de ce pédagogue hors pair en lui accordant le titre de Personnalité de la semaine.

Cent mille watts

Patience, respect, encadrement. Quelques mots clés pour entreprendre la délicate reconstruction d'enfants qui n'ont connu souvent qu'abus, violence, toxicomanie, abandon.

Le Centre d'intégration scolaire ne veille pas seulement à la rééducation scolaire des élèves. Il s'occupe aussi de leur rééducation sociale et affective. Ils pourront y terminer leur primaire et se rendre même jusqu'en troisième secondaire.

Chaque jour apporte à Yves Germain le courage de bomber le torse, d'aiguiser son regard, de relever des défis en mettant sur pied des projets. «O.K. Go! On y va!»

Quand le moteur s'emballe, plus rien n'arrête ce véritable turbo. «Il faut que ça bouge. Moi, je n'ai jamais manqué de rien, explique-t-il. J'ai eu des fondations solides, des principes. J'essaie, au fond, de transmettre ce que je suis.»

Pour ce qui est des projets, c'est plutôt un feu roulant d'idées.

Yves Germain consulte ses jeunes. Son leadership s'exprime alors dans l'enthousiasme; plus rien ne peut lui résister.

Aller à Toronto, au Musée des beaux-arts, au théâtre, en kayak; organiser un repas de Noël, mettre sur pied un Club des petits-déjeuners où plusieurs jeunes peuvent exprimer leurs talents en cuisine ou en organisation. «C'est une véritable partie de plaisir», dit-il.

Né à Brooklyn

L'écran de télévision, au restaurant où nous nous sommes rencontrés, transmet des images d'étudiants qui chahutent.

Il est en colère : «Ce n'est pas comme ça qu'on doit régler les problèmes.» Il pourrait donner des leçons sur les moyens créatifs et originaux d'atteindre un objectif, sur l'art de sortir des sentiers battus, d'être marginal, parfois dérangeant, mais toujours respectueux des personnes, prêt à certains compromis.

Il ne sait pas d'où lui vient cette énergie fébrile, titanesque. «Mon père, l'un des premiers à quitter Haïti en 1946, était plutôt mollo, dit-il avec un clin d'oeil taquin. Mais ma mère alors, une blonde aux yeux bleus (!), était un véritable ouragan.» C'est à New York que ses parents se sont connus: lui dentiste, elle infirmière. Il est l'enfant du milieu d'une famille de trois garçons, né à Brooklyn le 30 mai 1965. Il avait 4 ans lorsque la famille est revenue au Québec pour s'installer à Pointe-aux-Trembles, où ne vivaient que deux ou trois familles haïtiennes. Enfant aventureux, il sautait dans les trains de marchandises.

Une fois, il a téléphoné à ses parents en leur disant: «Je suis à Chicoutimi.» Il reconnaît que ce n'était pas une bonne idée: «J'ai dû les faire mourir.»

«À 6 ans, mes deux valises à la main, j'ai menacé de quitter la maison si on ne m'expliquait pas la différence de couleur de mes parents. C'est alors que ma mère m'a fait cette déclaration : "Tu as deux cultures en toi, donc deux forces, c'est un avantage, une richesse."»

À partir de ce jour, plus rien ne lui a résisté. Il pouvait ouvrir les vannes. Il a terminé son cégep du bout des dents, est entré à l'université en même temps qu'il travaillait aux urgences de l'hôpital Louis- Hippolyte-Lafontaine. C'est un leader qui n'a rien fait comme les autres, qui s'est faufilé dans les mailles du filet du système.

Chaque fois qu'il en a l'occasion encore, il crie haro sur la bureaucratie, les bâtons dans les roues, les empêcheurs de tourner en rond. Il ne craint rien, surtout quand il s'agit de défendre une cause. «La seule personne dont j'ai peur, c'est moi», dit-il en souriant. À 42 ans, à se colleter aux nombreuses difficultés que vivent ses jeunes, il compte sur la créativité pour créer une brèche dans leur esprit. C'est son exutoire.

«J'ai hérité de mes parents d'une vision optimiste de la vie.» Bien sûr, ce trait de caractère lui est d'un grand secours, mais de temps en temps il laisse entrevoir une sensibilité à fleur de peau devant la générosité, la complicité, ou s'il retrouve par hasard un enfant devenu grand qui réussit et est heureux.

Pour se protéger face aux émotions qui le submergent certains jours, si ça déborde: «Je vais m'asseoir sur un banc de parc et je me confie au premier venu.»

Et puis il reprend la tâche où il l'avait laissée, retrouve les enfants qui ont tant besoin de lui pour croire que, dans cette vie, «ils ont le droit de rêver, le droit d'espérer».
LA PRESSE (Montréal)    Le dimanche 11 novembre 2007

 

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