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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


A quand la prochaine victime? un éditorial de Michèle Montas à la date du 3 novembre 2000

Publié par Elsie HAAS sur 25 Février 2008, 10:49am

Catégories : #PEUPLE sans mémoire...



Michele Montas, Editorial Radio Haiti, 3 novembre 2000

On les appellait autrefois des macoutes, un nom générique qui désignait non seulement les membres d’un corps constitué, bras armé de la répression, mais ceux qui dans l’arbitraire et l’impunité étatisés du duvaliérisme triomphant obtenaient des avantages personnels, ne fut-ce que l’enflure de leur propre pouvoir de petit chef de village ou de quartier, générateur d’avantages subséquents en nature et en espèces, allant de la femme d’un commerçant qu’un petit chef macoute pouvait emprunter à la paire de chaussures qu’on ne payait pas au cordonnier du coin.

On les a appelés des déchouqueurs, en '86 ou en '88, ceux qui, en chevauchant la soif de changement d'un peuple tout entier, en profitaient pour tirer des avantages d'un pouvoir fluctuant. Les Jean Tatoune, les Joe Lucie passant alternativement d'un côté des barricades à l'autre, membres du FRAPH en '92, se retrouvant aujourd'hui sur le banc des accusés au procès de Raboteau.

Ces mercenaires du changement de la grande famille des macoutes virtuels, on les appelle aujourd'hui "chimères".

Ayant poussé comme des champignons sur le fumier du coup d'Etat, ayant simplement parfois changé casaque du FRAPH à un pouvoir plus prometteur qu'ils revendiquent aujourd'hui, ces chimères macoutes d'une autre saison circulent armés avec, d'ailleurs, des permis de port d'armes.

Prétendant charrier des revendications populaires, d'ailleurs légitimes, ils sont souvent hommes de basses oeuvres, utilisés parfois par des groupes politiques aux intérêts divergents, même s'ils sont théoriquement de la même famille.

Se retrouvant alternativement d'un côté ou de l'autre des barricades, certains faisant des heures supplémentaires comme "zenglendo", tueurs stipendiés de crimes politiques, dealers ou simples voleurs de grand chemin, attaquant des automobilistes sur la Nationale numéro un, ou enlevant des enfants et des femmes contre rançon.

Nous parlerons ailleurs de cette insécurité dont les statistiques impersonnelles et hebdomadaires de la Police Nationale ne nous donnent qu'un infime aperçu et qui bénéficie d'une conspiration généralisée du silence.

Nous parlerons ailleurs de ces cadres, qui partent aujourd'hui avec leurs familles, parce qu'ils ont peur; et parce que, eux, ils peuvent partir.

Notre objectif, ce matin, est d'attirer l'attention sur ce phénomène corollaire: l'arrogance accrue d'une frange de chimères, qui prennent de nouveau en otage les mairies de la zone métropolitaine ou des administrations comme l'APN, exigeant paiement en espèces ou en nature de leurs derniers votes ou des bulletins à venir.

L'esprit macouto-chimérique grandit et s'épanouit sur le terreau de l'impunité et des silences complices. Se targuant d'un pouvoir qui, pour des raisons politiques à courte vue refuse de condamner certains actes, les chimères d'aujourd'hui ont l'arrogance de leurs prédécesseurs.

On menace un commissaire de Police du supplice du collier - epi anyen! comme disait Pyram.

On dira aujourd'hui que le commissaire en question avait des visés putschistes, mais le fait demeure: Tout est permis, même si cela signifie saper encore plus l'autorité d'un Etat déjà émasculé à la limite.

Cet esprit macouto-chimérique fait aussi, lentement mais sûrement, son chemin, comme au temps de Roger Lafontant, dans les allées de l'Université.

J'ai à vous raconter ce matin une histoire vécue. C'était samedi dernier. Le lieu: une Faculté de l'Université d'Etat d'Haïti; l'heure: un moment de détente entre étudiants.

Les jeunes discutent de conjoncture. Nous sommes, après tout, en l'an de grâce 2000 et nous avons acquis depuis '86 le droit chèrement payé de parole et d'association.

Les jeunes discutent donc du véritable nom d'un certain Ronald Cadavre, et interpellent une journaliste de Radio Haïti Inter, elle aussi étudiante, pour départager les opinions.

Notre journaliste confirme que le nom "Ronald Cadavre" est celui adopté par un dénommé Ronald Camille, sans plus!

Intervention alors d'un autre étudiant, qui se présente comme le cousin de Ronald Cadavre, et je cite: "Ou konn tande spòt Jan Dominik ki di à quand la prochaine victime? Ebyen, Jan devan, neks la se ou-menm. Nap pase pran mounn Radyo Ayiti yo grenn pa grenn!"

Nous ne prenons pas ces menaces à la légère, même provenant d'un petit "chimè dèyè manman".

Des menaces publiques avaient été proférées contre Jean Dominique sur une radio macoute, qui continue de fonctionner en toute impunité; menaces lancées par des individus, avocats de profession, qui se disaient bien souchés, se targuant d'amitiés riches et puissantes; et passant allègrement d'un côté de la barricade à l'autre. C'était deux mois avant le 3 avril. Ce jour-là, Jean Léopold Dominique a été assassiné.

Jean et moi avions écouté ensemble l'enregistrement des ces menaces, quelques jours avant l'horrible meutre du 3 avril. Des menaces explicites: "Jan Dominik ak Michèl Montas pa gen dwa dòmi nan kabann yo ankò. Kè Klod Remon pral antere nan lakou Radyo Ayiti. Lonn ki mezire Klod Remon an pral mezire Jan Dominik."

Jean voulait alors porter plainte devant la Justice haïtienne pour tracer un exemple. Nous étions, après tout, en régime démocratique, et Jean croyait, envers et contre tous, qu'il était possible enfin que la justice de notre pays puisse s'affranchir d'un noeud d'incompétence et de corruption pour servir enfin les citoyens de ce pays.

Cette même station avait, lors du coup d'Etat de Roger Lafontant, demandé qu'on lynche Jean Dominique, donnant l'adresse de notre résidence pour mache pran yo. Il était alors hors question de porter plainte.

De toute façon, le délateur en question, animateur de cette radio macoute, devait, peu après, prendre la fuite.

Mais en mars 2000, Jean croyait que comme le Rwanda avait eu le courage de livrer les responsables de Radio Mille Collines à un Tribunal international pour appel au meurtre, cet Etat, même faible, aurait eu le courage de tracer des exemples.

Le 3 avril, Jean Dominique était assassiné dans la cour de Radio Haïti, là où devait être enterré le coeur de Claude Raymond. Après la mort de Jean, nous avons porté plainte, en son nom, contre les individus en question - epi anyen! Un juge d'instruction les a entendus. Ils ont remonté le même jour au créneau pour m'abreuver d'injures et de nouvelles menaces en toute impunité, avec, cette fois, le support de deux stations macoutes et d'un quotidien de la place de la même appartenance.

Depuis l'assassinat de Jean, je n'ai plus personnellement rien à perdre. Do-m laj tankou yon laye.

Mais sept mois après cet assassinat, quatorze mois après des menaces proférées par d'autres chimè stipendiés devant Radio Haïti, (ce sont) de nouvelles menaces de petits sous-préfets contre les membres de cette station. C'est assez!

Ce matin, sept mois, jour pour jour, après le meurtre d'un militant de la démocratie et de la lutte contre le macoutisme, nous interpellons la justice de notre pays! Nous interpellons les dirigeants du gouvernement haïtien: Si un cheveu tombe sur la tête d'un employé de Radio Haïti, si le sang d'un journaliste coule encore, vous aurez des comptes à rendre. Pas à moi peut-être, je suis, depuis le 3 avril, en sursis. Peut-être pas à cette station. Radio Haïti est peut-être aussi en sursis; mais à des milliers de citoyens de ce pays qui n'accepteront jamais que l'arbitraire reprenne ce pays en otage.

Nous interpellons aussi les responsables du parti Fanmi Lavalas. Beaucoup de militants actuellement à la tête de ce parti se sont battus depuis '86 pour que les choses changent et pour le règne du droit.

Le désir d'occuper toutes les allées du pouvoir, de bloquer tout retour du coup d'Etat peut entraîner une justification de la fin par les moyens et le sacrifice des principes aux expédients de la politique: ou entraîner le silence complice qui mènera à d'autres meurtres. Frankenstein, un jour, a regretté le monstre qu'il avait enfanté.

L'indépendance et l'esprit critique pour lesquels des militants de la démocratie et de la parole libre ont cruellement payé, cette indépendance-là et cet esprit critique-là, dont tout pouvoir intelligent a besoin pour sa simple survie, seront-ils sacrifiés à la politique politicienne et à l'esprit macouto-chimérique?

En cassant les thermomètres on n'éteint pas les fièvres. La prochaine victime sera peut-être le pouvoir lui-même!

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