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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Dimanche, L'Etat christophien par L. Péan (4)

Publié par Elsie HAAS sur 30 Août 2009, 09:08am

Catégories : #L.PEAN chronique

La hiérarchie sociale sur la base de la couleur de la peau a été combattue par Christophe. Mais pour mener ce combat, il commit l’erreur fondamentale d’utiliser la violence.  La solidarité entre les Haïtiens que revendique le roi Christophe ne part pas de la couleur de la peau mais plutôt de l’idée que tous les êtres vivants sont nés égaux. Ses rapports avec les Mulâtres et les Blancs non racistes seront cordiaux et amicaux après 1812. On peut même parler de rapports chaleureux en se référant à sa correspondance avec les abolitionnistes William Wilberforce, Thomas Clarkson, ses relations avec son médecin écossais Duncan Stewart, sa nomination du marin anglais Thomas Goodall comme vice-amiral de sa flotte navale, etc. Selon Christophe, le critère fondamental du sentiment d’appartenance à Hayti est la volonté de travailler à son développement. Rien d’autre. Christophe ne professe aucun unilatéralisme diabolisateur envers les Blancs qui seraient l’incarnation du mal et les Noirs celle du bien. Un tel discours ne traverse pas sa conscience. Sa construction identitaire se fait à partir du réel mais en refusant les fantasmes racistes de l’infériorité de l’homme noir, fantasmes véhiculés par les Blancs racistes pour mieux asseoir leur domination sur le monde noir. Il fait appel aux Allemands et aux Anglais pour l’aider dans sa mission civilisatrice. Le premier groupe (les Allemands) est utilisé dans le domaine militaire et de la construction. Selon Hubert Cole, « les ingénieurs militaires allemands qui ont fait les plans et aidé dans sa construction de la Citadelle ont vécu à l’intérieur de ses murs, car ils étaient défendus de sortir de peur qu’ils révèlent les secrets »[1].  Le second groupe (les Anglais) est opérationnel dans celui de l’instruction publique, de la santé, de l’armement. Mais Christophe n’accepte aucune fausse prétention.

 

Le royaume du Nord contre le protectorat de la France

 

Après la guerre de 1812 entre Christophe et Pétion, les deux moments importants dans les relations internationales d’Haïti sont les missions des commissaires français dans la république de Pétion en 1814 et 1816 pour tenter de replacer Haïti sous le protectorat français. La mission de 1814 était composée par Dauxion Lavaysse, Medina et Draverman et la deuxième de 1816 avait comme membres Esmangart, Fontanges et Dupetit-Thouars. Un des membres de la première mission, en l’occurrence Medina, ira dans le Nord où il sera arrêté par Christophe et mourut en prison.  

Les pères de l’historiographie haïtienne, Thomas Madiou et Beaubrun Ardouin, ont mentionné la correspondance de Dauxion Lavaysse envoyée au roi Christophe le 1er octobre 1814 sans en donner les détails. C’est plutôt la lettre de Lavaysse à Pétion qui est présentée. Or, la lettre de Dauxion Lavaysse à Christophe montre toute l’hostilité et les menaces des représentants du roi de France Louis XVIII contre l’indépendance haïtienne[2]. Christophe ne se laisse pas intimider par les arguments de Dauxion Lavaysse pour accepter la soumission de son gouvernement à celui du roi Louis XVIII de France. Dauxion Lavaysse explique à Christophe qu’il ne peut plus compter sur l’Angleterre pour le défendre. Il écrit :

 

«Je viens donc, Général, par les ordres de cet auguste Souverain, vous porter des paroles de satisfaction et de paix. Et lorsque du haut du trône le plus brillant de l’Europe il commande à une armée de cinq cent mille hommes, il m’envoye seul traiter avec vous de vos intérêts.

Nous ne sommes plus au temps de Bonaparte ; tous les souverains de l’Europe s’étaient ligués pour faire tomber l’usurpateur, tous restent réunis, pour assurer la tranquillité de toutes les parties du monde. Dans ce moment vous voyez l’Angleterre punir à 1500 lieux d’elle, les États-Unis de l’Amérique, qui avaient osé prêter leur appui à l’ennemi de l’ordre et du repos du monde ; déjà la capitale de ce nouvel empire a été livrée aux flammes ; déjà son chef est en fuite ; ce ne sera que lorsque ces mêmes États-Unis professeront les principes des souverains de l’Europe que l’Angleterre cessera de les écraser du poids de ses vengeances terribles ; ainsi tant qu’il y aura un point de l’univers où l’ordre ne sera pas rétabli, les souverains alliés ne déposeront pas les armes ; ils resteront liés pour achever leur grand ouvrage. 

 

Si vous doutez de cette vérité, Général, que Votre Excellence fasse consulter par ses agens, les dispositions de l’Angleterre, jadis l’ennemie de la France, aujourd’hui son plus fidèle allié ; et ils vous attesteront ce que je viens de vous dire.

Général, si Bonaparte, avec une grande partie des forces de la France, a succombé sous la masse des forces alliées ; qui peut aujourd’hui résister à la France unie à l’Europe entière ; à la France devenue l’alliée de l’Angleterre ? Et qui doute que Bonaparte n’eut rapidement consommé l’œuvre infernale de destruction qu’il avait commencée en 1802, si en 1803, l’Angleterre n’eut pas déclaré la guerre à la France, et rompu ainsi, par ses immenses flottes, la communication entre la France et Saint-Domingue ?

Tout a été prévu dans le traité de paix entre les souverains de l’Europe. Ne connaissant pas la sagesse et les principes de Votre Excellence, on a supposé que vous pourriez hésiter dans la conduite que vous deviez suivre, et on est convenu que pour remplacer la population d’Hayti, qui, dans ce cas, serait totalement anéantie par les masses de forces qu’elle attirerait contre elle, il fallait que pendant plusieurs années, la France continuât le commerce de la traite des Africains, dans le double but de remplacer les bras attachés à la culture, et d’en former des soldats, à l’imitation des Anglais.

Il est sans doute inutile d’entrer dans les détails avec un homme d’un esprit aussi supérieur que Votre Excellence, mais il convient, peut-être, que ces grandes considérations soient présentées aux personnes que Votre Excellence honore de sa confiance.

Si l’alliance des puissances de l’Europe a eu pour but le rétablissement de l’ordre  et la chute de l’usurpateur qui le troublait sans cesse, les augustes monarques qui composent cette alliance n’ont pas montré pour cela moins d’estime aux dignes supports de la gloire et de l’indépendance de la France ; à ces illustres militaires qui, pendant 25 ans de calamités, n’ont jamais déserté le poste du péril, et ont sauvé à leur patrie, et les horreurs de la guerre civile, et l’humiliation du démembrement de la France. Le Roi le plus généreux et le plus sage du monde, le vertueux Louis XVIII, a plus vivement senti qu’aucun de ses grands alliés les titres qu’avaient ces braves, à la munificence royale, comme à la gratitude publique ; ils sont aujourd’hui comblés d’honneur, ils jouissent des fortunes immenses, et ils bénissent les évènements qui ont donné à leur superbe existence, la stabilité que ne pouvait leur donner un usurpateur. 

Suivez leur exemple, Général, proclamez Louis XVIII à Hayti, comme ils l’ont proclamé en France, et non seulement des honneurs et des récompenses vous seront présentés, mais ceux que vous désignerez, recevront des marques de satisfaction de notre souverain, et de la reconnaissance de notre patrie ; et l’empire des préjugés qui est détruit avec l’ancien régime, ne mettra aucun obstacle, à ce que les récompenses soient égalées à la grandeur des services rendus au Roi »[3].

 

Face à cette grave situation, Christophe demande au Conseil Général de la Nation composée de tous les dignitaires du royaume de délibérer et de lui soumettre ses conclusions. La communauté internationale s’est coalisée contre Haïti. Le Conseil Général de la Nation dit au roi Christophe « sa résolution de vivre libre ou mourir » et appelle aux armes pour lutter contre un éventuel retour des troupes françaises. Ceci est fait dans un document qui s’intitule Adresse au Roi dans lequel sont réfutées les propositions de Dauxion Lavaysse et duquel nous extrayons les éléments suivants.

 

            « C’est en vain que l’on chercherait dans les annales des nations l’exemple d’une ouverture de paix entrepris sous de plus affreux auspices, et accompagné de circonstances aussi déshonorantes que celle entamée par le général français Dauxion Lavaysse, au nom comme agent de Sa Majesté Louis XVIII.

« Les peuples, les souverains, les individus même en particulier, ont des droits qui sont respectés parmi les nations les plus barbares ; et il n’est point permis à qui que ce soit de les enfreindre ; mais si les hommes en général sont convenus de respecter ces droits, consacrés par l’usage et l’honnêteté publics, combien à plus forte raison, est-il odieux que l’envoyé d’un roi, d’un peuple éclairé, ait osé violer ouvertement ces droits sacrés ?

                ………………….

                « En effet ! à quel peuple ! à quel souverain aurait-on osé proposer des conditions aussi viles que déshonorantes ? Ils nous méprisent, ils nous croyent stupides au point de supposer que nous sommes privés même de cet instinct, qu’ont les animaux pour leur propre conservation ; quel délire ! quel excès d’audace ! d’oser nous proposer de nous livrer aux Français, de nous soumettre à leur odieuse domination ! Serait-ce pour les bienfaits que nous en avons reçus que nous reprendrions les chaînes de la servitude ?  Serait-ce pour un souverain qui nous est tout à fait étranger, que nous ne connaissons pas, qui n’a jamais rien fait pour nous, au nom duquel on vient nous outrager que nous irions changer de maître ? Serait-ce enfin pour être de nouveau livrés aux tortures et aux chiens à dévorer, que nous renoncerions au fruit de vingt-cinq ans de combat et de sang répandu ? Qu’avons-nous donc encore de commun avec ce peuple ? N’avons-nous pas brisé tous les liens qui pouvaient nous unir à lui ? Nous avons changé de nom, de vie, de mœurs, nous ne ressemblons en rien aux Français ; à ce peuple qui n’a cessé de nous persécuter et que nous abhorrons. Pourquoi donc notre sort serait-il condamné à gémir sous sa tyrannique oppression ? »[4] 

 

La reconquête d’Haïti par la France est à l’ordre du jour. Pendant que Dauxion Lavaysse menace Christophe pour qu’il se rende, des dispositions sont prises pour asphyxier les deux États. L’amiral français Guy-Victor Duperré, dans une correspondance en date du 10 décembre 1814, adressée au ministre de la Marine et des Colonies, est anxieux de passer à l’action contre les deux gouvernements haïtiens. Il écrit :

 

« La reprise de possession de Saint-Domingue, si elle a lieu, doit fournir encore les moyens d’y créer une station et d’utiliser des officiers généraux. Quelque mesure que le Gouvernement adopte, celle d’un blocus serré de tous les ports de l’île sera sans doute la première, pour priver de toutes ressources extérieures, soit les deux partis qui y combattent aujourd’hui, soit le parti opposé à la France, si on parvient à en attacher un à ses intérêts. Il faudra fournir à ce dernier tous les secours en munitions de guerre et de bouche, favoriser ses opérations, lui donner en un mot tous les moyens d’écraser son antagoniste, tout en s’affaiblissant lui-même et sans y prendre d’abord d’autre part. C’est par une escadrille de petits bâtiments maintenus en croisière active, pour explorer les baies, les ports et toutes les côtes, que l’on parviendra à défendre l’introduction d’aucun secours du parti ennemi, par conséquent à l’affaiblir, puis à l’anéantir »[5].

 

L’amiral Duperré ne parlait pas à un sourd. Le Ministère de la Marine et des Colonies avait compris depuis 1804 que c’était par leurs agents secrets infiltrés auprès de Pétion qu’ils avaient les meilleures chances de reconquérir Haïti. Les recommandations de Duperré ne furent pas strictement appliquées, à cause de la haute fréquence des changements de cabinets ministériels au cours des deux décennies qui suivirent sa correspondance. Près de vingt ministres de la Marine et des Colonies se succéderont entre 1814 et 1834, parmi lesquels certains comme Henri Gauthier, comte de Rigny, en plusieurs occasions, restèrent moins d’un mois au pouvoir. Toutefois, l’amiral Duperré aura l’occasion de mettre ses idées en pratique quand il sera en trois fois Ministre de la Marine et des Colonies entre 1834 et 1843, soit un total de cinq ans. Nous y reviendrons au chapitre 7. 

 

(A SUIVRE)

[1] Hubert Cole, Christophe: King of Haiti, op. cit., p. 207. Voir aussi Huguette Hérard, « Cary Hector : Les Allemands et le roi Christophe » , Le Matin, P-a-P, 8 octobre 2008.

[2] Une version anglaise de la lettre de Dauxion Lavaysse au roi Christophe est mise en annexe dans le livre du baron de Vastey, Revolution and civil wars of Hayti, publié en 1823.

[3] « Lettre du général Dauxion Lavaysse au général Pétion » dans  Royaume d’Haïti, Procès –Verbal des Séances du Conseil Général de la Nation, Imprimerie de Roi, Cap-Henry, 9 octobre 1814, pp. 3-5.

[4] « Adresse au Roi » dans Royaume d’Haïti, Procès –Verbal des Séances du Conseil Général de la Nation, Cap-Henry, 9 octobre 1814, pp. 13-15. Voir aussi le texte intégral dans Emmanuel Chancy, L’indépendance Nationale d’Haïti, Rotary Club et L’Imprimerie Deschamps, P-a-P, 2004, pp. 182-187.

[5] Frédéric Chassériau, Vie de l’Amiral Duperré, Imprimerie Nationale, 1848, p. 344.

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