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Le Monde du Sud// Elsie news

Le Monde du Sud// Elsie news

Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


En marge du dossier Clifford Brandt junior (3ème partie). Par Leslie Péan.

Publié par siel sur 26 Novembre 2012, 12:40pm

Catégories : #L.PEAN chronique


L’occupation américaine permet l’introduction du capital étranger dans la production haïtienne et l’économie au détriment des bourgeois haïtiens qui sont du même coup évincés de la production de sucre, de l’alcool, du commerce et surtout de la finance. Dans ce secteur, la First National City Bank domine en isolant les Français et les Allemands. Les autres compagnies américaines sont engagées principalement dans l’agriculture avec : 
- la Haytian American Sugar Company (1915) : 24.000 acres, 
- la Haytian Products Company (1915) : 10.000 acres, 
- la United West Indies Corporation (1918) : 16.000 acres, 
- la Société Commerciale d’Haïti (1918) : 3.000 acres, 
- la North Haytian Sugar Company (1922) : 400 acres, 
- la Haytian Pine-apple Company (1923) : 600 acres, 
- la Haytian American Development Corporation (1926) : 14.000 acres, 
- la Haytian Agricultural Corporation (1927) : 2.200 acres. (1)


Devant la montée des luttes animées par Victor Cauvin, Joseph Jolibois Fils, George Séjourné (2) et d’autres représentants de la bourgeoise nationale contre les dépossessions occasionnées par ces investissements américains, les forces de l’occupation cherchent d’autres alliés. Comme l’explique Séjourné,


« Les paysans haïtiens ont été expulsés de leurs propriétés ; on a détruit leurs petites exploitations en denrées d’export, en fruits, en produits alimentaires, détruit leur cheptel ; leurs maisons ont été rasées » (3). Les forces d’occupation vont changer leur fusil d’épaule et après avoir soutenu le mulâtrisme, elles vont verser dans l’appui au noirisme au niveau du pouvoir politique ouvertement à partir de 1946. Du pareil au même, avec les mêmes assoiffés prêts à tout pour avoir l’illusion du pouvoir. Mais cela ne s’est pas fait d’un seul coup. Il y a eu une transition.


Contre le bovarysme des élites se voulant des Français noirs, l’appui américain ira plutôt vers les classes moyennes noires constituées au cours de l’occupation avec l’armée, l’administration publique, et se réclamant culturellement de l’Afrique. C’est alors que commence ce que Georges Séjourné appelle un « champ d’expérimentation pour incapables » (4).


Cette situation est d’autant plus délicate que les milieux financiers contrôlés par les Américains de la First National City Bank et par Oswald J. Brandt, de la Banque Royale du Canada, refusent de financer les entrepreneurs haïtiens dans les industries du textile, de la savonnerie, des cigarettes. Comme le démontre Guy Pierre dans le cas de la First National City Bank, les « petits producteurs ne reçurent donc aucun appui de la part de la banque » (5). Mais dans le même temps, comme le constate Georges Séjourné, en 1932, « une maison Syrienne de Port-au-Prince entrainait la Banque nationale de la République d’Haïti dans sa faillite pour environ 400 000 dollars » (6).


Les Syro-Libanais se positionnent une nouvelle fois en 1946 du côté des classes moyennes noires montant à l’assaut du mulâtrisme qui vient d’échouer avec la politique d’apartheid du gouvernement de Lescot. En lisant correctement la carte politique, ils vont se donner un avantage énorme en appuyant François Duvalier en 1957 qui va le leur rendre au centuple. Ainsi, Carlo Boulos devient ministre de la santé et Jean Deeb maire de la capitale (7). Duvalier se devait de reconnaitre publiquement l’apport financier de la communauté syro-libanaise et remercier Gérard Gébara, Reindall Assad, Abraham Khwaly, Elias Baboun (8). Donc rien de nouveau sous le soleil dans le positionnement politique de leurs enfants ou petits enfants sur l’échiquier politique haïtien.


La lutte pour la fonction parasitaire

La bourgeoisie nationale a été victime des politiques de désaccumulation systématique menées par la bourgeoisie d’État (dette de l’indépendance, privilèges accordés aux commerçants étrangers, contrebande) qui a fait des finances publiques son lieu privilégié d’accumulation. Cette politique antinationale s’est faite souvent de manière inconsciente par les protagonistes dans le seul et unique but d’avoir le pouvoir politique. Les actions de la bourgeoise d’État, sous couvert de défense de l’indépendance et de la souveraineté nationale, ont toujours abouti à de piteux résultats, même si ce n’était pas l’intention originelle de ceux qui prenaient ces actions. On peut le voir avec les dirigeants mulâtres Pétion et Boyer dans l’acceptation de la double dette de l’indépendance en 1825, mais aussi on peut le voir avec le dirigeant noir Salomon qui décide de donner le monopole des activités bancaire et financières à la Société française Crédit Industriel et Commercial en 1880. Deux actions qui ont décapitalisé l’État haïtien et ont jeté les bases de cette contamination de l’espace public aboutissant à l’occupation américaine de 1915-1934 avec l’introduction de la logique exogène dans le développement du capitalisme.


Les forces d’occupation américaine ont renforcé d’abord leur alliance avec le secteur mulâtriste de la bourgeoisie. Mais en même temps, elles ont préparé les forces des classes moyennes noiristes pour les remplacer dans la répression. Comme le dit justement Michel-Rolph Trouillot, dans son magnum opus « l’occupant trouvait parmi ses classes moyennes elles-mêmes—dont on n’oubliera pas la fonction parasitaire—un nombre croissant d’individus décidés à faire ce travail répressif » (9). L’occupation américaine vient d’abord consolider les intérêts financiers de la First National City Bank. Le banquier Oswald J. Brandt, qui financera les activités politiques de Louis Borno, va récolter au centuple son investissement. L’emprunt de 1922 consolide nombre de créances frauduleuses qui traînaient depuis des décennies. Borno défend l’occupation avec un pouvoir exécutif omnipotent dont les actes ne sont pas soumis au contrôle du parlement qui demeure dissous au cours de ses deux mandats.


Le gouvernement de Sténio Vincent issu des forces nationalistes triomphantes de l’Union Patriotique aux élections de novembre 1930 va se retourner contre les forces progressistes. Le vaudou va être trafiqué par le groupe Les Griots pour régler ses comptes avec la bourgeoise mulâtre catholique. La pression est méthodique sous prétexte de défense de la culture populaire. Une machine à casser les libertés publiques va être érigée en ravivant tous les ressentiments créés par le mulâtrisme. Ainsi des bandits de grand chemin vont se propulser sur la scène politique en se présentant comme ceux qui veulent montrer le chemin de la droiture aux autres. Le fascisme est ouvertement revendiqué comme porteur d’espoir pour les colères jusqu’ici refoulées. Le gouvernement mulâtriste de Lescot et sa campagne antisuperstitieuse vont apporter de l’eau au moulin du groupe Les Griots et jeter par-dessus bord tous les arguments avancés contre la satanisation du vaudou par les affairistes. Le scandale de la SHADA causant des dépossessions terriennes et la diminution de la surface agraire consacrée aux cultures vivrières vont accentuer la crise alimentaire. Ces multiples éléments permettront aux noiristes de jouer sur du velours et d’accaparer le pouvoir politique en 1946.


Le gouvernement de Dumarsais Estimé essaiera de créer de toutes pièces une bourgeoisie noire à partir des procédés de dilapidation de la caisse publique utilisés par la bourgeoisie mulâtre sous les régimes de doublure du 19e siècle et de la période de l’occupation américaine. Les dilapidations qui eurent lieu autour de la figue-banane et des grands travaux publics permirent l’émergence de plusieurs fortunes, dont celles de Clémard Joseph Charles, de Thomas Désulmé, etc. La confusion est propagée et on ne distingue plus le jour de la nuit, la civilisation de la sauvagerie. Tout voum se do. Le mal s’installe dans les têtes. La crédibilité du gouvernement Estimé s’érode avec les scandales de corruption autour des contrats pour le Bicentenaire et la faillite de l’industrie de la figue-banane. Le coup final est assené quand des sénateurs noiristes, dont le bouillant Émile Saint-Lôt, refusent d’appuyer la tentative du président Estimé d’amender la Constitution pour se faire réélire pour un autre mandat. La porte sera ouverte pour le coup d’état du 10 mai 1950.


Le gouvernement Magloire renoue avec la politique des grands travaux d’Estimé. La hausse des prix du café à l’échelle mondiale, le développement de l’industrie touristique et les emprunts pour la construction du barrage de Péligre vont permettre aux affairistes de se rafraîchir dans les caisses publiques. La bourgeoisie mulâtre retombe sur ses pieds avec le gouvernement Magloire. Quant à la bourgeoisie noire, elle ne s’estime pas trop lésée. Les affrontements ont lieu à fleuret mouchet et le président Magloire tente de rassurer les uns et les autres. Le Cercle Bellevue, haut lieu de la bourgeoisie mulâtre, fait quelques concessions et ouvres ses portes aux grands dignitaires noirs du gouvernement. Le président arrive à diriger avec une main de fer comme s’il donnait des ordres dans une caserne. Les courants les plus conservateurs du mulâtrisme qui avaient reculé sous le gouvernement Estimé refont surface pendant que les noiristes s’organisent clandestinement dans les coulisses. Le président Magloire fait la fête en dansant tou lé jou m’sou, comme on dansait à bord du Titanic des heures avant le naufrage.


François Duvalier, qui n’avait pas abandonné ses croyances de fond, mobilise les officiers noirs de l’armée et prend le pouvoir au cours des élections frauduleuses du 22 septembre 1957. La nuit s’abat de nouveau sur Haïti. Le pays est ensanglanté. Se cherchant un parapluie, Duvalier fait revenir les soldats américains absents depuis leur départ en 1934. La fièvre de la répression monte et affecte toutes les classes sociales. L’hécatombe paralyse les corps et les esprits. Toute une entreprise d’usure de la matrice de l’imaginaire collectif est orchestrée. L’instrumentation du culte vaudou sert à légitimer des comportements malsains. Duvalier manie la démagogie avec habileté en laissant croire qu’il défend les intérêts des masses noires. Les subjectivités collectives sont l’objet de toutes les déviances et perversions. Les tontons macoutes ouvrent les vannes d’une forme de kidnapping avant la lettre pour les vivants mais aussi pour les morts. Les cadavres d’opposants sont saisis et disparaissent. L’agriculture dépérit et la société se délite dans toutes sortes de trafics illicites. Duvalier fait alliance avec les gangsters de la mafia de New-York. Le parrain Bill Bonnano et ses lieutenants sont reçus au Palais national par Duvalier qui leur confie la gestion du casino et des machines à sous.


L’arbitraire prime. Duvalier se déclare président à vie en 1964. Le peuple haïtien prend la fuite à pied, par bateau et par avion. La tristesse s’est installée sur les visages et on ne sourit plus. Duvalier n’hésite devant rien pour se faire un pactole. Ayant installé la médiocrité aux commandes, il fait appel à Nelson Rockefeller en 1969 et décide dans sa démence de promouvoir les industries d’assemblage. La fuite des Haïtiens est rentabilisée. Des rackets se développent pour obtenir un visa de sortie. En fin de parcours, Duvalier nomme Président à vie son rejeton de 19 ans. C’est la croix et la bannière. L’occupation macoute ne laisse rien au petit bonheur. Tout se vend. Des diplômes de fins d’études. Un visa de sortie. La libération d’un parent. Un cadavre à la morgue. Un chrétien vivant pour aller couper la canne en République dominicaine. Un voyageur clandestin qui veut aller aux Bahamas. Le niveau de vie ne cesse de baisser et tout empire. Le savoir devient obsolète. Sak pa kontan, anbake, !


L’acharnement de Duvalier à combattre la bourgeoisie mulâtre pour ériger une bourgeoisie noire ne doit pas tromper. Duvalier veut tout le pouvoir politique pour l’enrichissement pécuniaire qu’il y trouve personnellement afin de soudoyer ses tontons macoutes. D’où la nécessité de prendre le pouvoir d’État à vie. La décapitalisation qui a suivi avec cette politique aveugle a conduit Haïti à ne pas pouvoir produire assez de richesse pour améliorer les conditions de vie locales et particulièrement pas assez de nourriture pour alimenter la population. On se souviendra à cet égard du scandale des Bons de libération économique, emprunt intérieur correctement contracté avec la caution de la Banque Nationale de la République d’Haïti.


L’État marron a été mis en banqueroute avec les dettes et la corruption. Cette dernière a été particulièrement forte dans le commerce extérieur d’où l’État tire la quasi-totalité de ses revenus. Or, on sait comment les commandants d’arrondissement s’arrangeaient toujours, entre autres, pour fomenter des « révolutions » afin que les rues soient vides pour permettre l’expédition des cargaisons de cafés sans payer de droits de douane. De telles pratiques bénéficiaient de la complicité des consuls haïtiens qui ne faisaient pas leur travail de vérification des quantités de café qui débarquaient dans les ports des villes européennes. Aujourd’hui la contrebande s’est institutionnalisée. Le secteur informel a envahi le commerce avec des marges de profit allant de 38% pour le whisky à 400% pour les chaussures (10). Les profits d’autres produits sont pour l’huile de cuisine (250%), le lait carnation (140%), le riz (170%), les souliers (400%), les batteries d’accumulateurs (140%). Certains de ces produits viennent de la République Dominicaine qui vend annuellement en Haïti plus d’un milliard de dollars US tandis qu’Haïti exporte seulement pour 50 millions de dollars US dans ce pays (11).


Les nouvelles filières d’accumulation


Le choix de la communauté internationale décidant de la mondialisation a été de déterminer des productions qui seront développées dans certains pays par rapport à d’autres. Par exemple en Haïti, ce sont les industries d’assemblage qui sont promues au détriment de l’industrie du café. Cette dernière denrée voit sa production décliner comme une peau de chagrin. De 1980 à 2007, les surfaces consacrées à la production de café ont diminué de 50% tandis que les exportations ont régressé de 90 millions de dollars US à 3.2 millions annuellement (12). Dans le climat d’incertitude qui a succédé à la fuite des Duvalier en 1986, la bourgeoisie haïtienne détentrice de capitaux s’est montrée prudente. Ayant subodoré les relents du discours populiste à la Duvalier, elle a diversifié ses risques. On ne s’étonne donc pas qu’elle investisse plus d’un milliard de dollars américains en République Dominicaine selon les estimations de l’économiste dominicain et ex-ambassadeur en Haïti, José Serulle Ramia en 2007 (13).


L’expatriation, longtemps considérée comme une fuite, est devenue une des formes prises par la responsabilité citoyenne à travers les transferts monétaires et d’aliments qui sont envoyés au pays d’origine. Cette expatriation va générer d’autres filières et créneaux d’accumulation. En effet, la bourgeoisie n’est pas seulement engagée dans la production mais aussi dans le commerce, les services et dans la finance. Il y a donc des bourgeois qui ne sont pas engagés directement dans le processus de travail et qui, à travers l’articulation des modes de production, assurent une augmentation de leurs revenus monétaires. Cette articulation se traduit dans les alliances de classe bourgeois/paysan en France en 1789 ou encore anciens libres/nouveaux libres en Haïti en 1804 qui renforcent au final les éléments qui constituent l’essence de la bourgeoise : sa richesse et son niveau d’instruction.


Cet élément culturel est d’autant plus important qu’il constitue la barricade érigée par les anciens libres dès les premiers jours sous le président Boyer pour bloquer l’ascension sociale des nouveaux libres. On pouvait devenir riche soudainement en s’accaparant des biens d’autrui, mais on ne pouvait pas avoir automatiquement un niveau de culture. L’éducation était réservée aux fils des nantis. L’article 14 de la loi du 4 juillet 1820 le dit en clair : « Pour que l’admission d’un enfant ait lieu dans une école primaire, on présentera à la Commission de l’Instruction Publique du lieu une pétition dans laquelle seront mentionnés les services rendus à l’État par le père de l’enfant. Cette pétition sera transmise au Président d’Haïti, et d’après ses ordres, la commission autorisera l’admission de l’enfant, s’il y a lieu » (14). On est très loin de l’article 24 de la Constitution de 1805 qui disait « L’enseignement est libre. L’instruction primaire est obligatoire. L’instruction publique est gratuite à tous les niveaux. »


La barrière culturelle (langue, croyances, modes de vie) a donc été construite pour limiter l’accession à la bourgeoisie nationale. Toutefois sont de la bourgeoisie nationale les propriétaires des blanchisseries, guildives, hôtels, boulangeries, moyens de transport, brasseries, fours à chaux et autres matériaux de construction, usines d’huiles essentielles. Cette dernière industrie commencée avec Louis Déjoie continue aujourd’hui avec Pierre Léger qui approvisionne 70 % du marché mondial d’huile essentielle de vétiver. Son entreprise, la Frager/Agri Supply travaille avec 25 000 agriculteurs qui lui fournissent les racines de vétiver constituant le pilier de cette industrie. Les propriétaires de ces entreprises sont des bourgeois nationaux. C’est aussi le cas avec les 420 actionnaires qui ont créé la Banque de l’Union Haïtienne (BUH) en 1976 avec Clifford Brandt père ainsi que les autres bourgeois qui ont créé les banques Sogebank, Unibank, Capital Bank, etc.


Il existe un marché intérieur dans bien des secteurs, l’alimentation, les transports publics, l’habitat, l’éducation, la santé, les livres scolaires, etc. Ces marchés ne sont pas négligeables. Prenons par exemple le marché des livres scolaires. En partant des hypothèses prudentes que l’écolier haïtien moyen dépense 25 USD (15) par tête annuellement pour acheter des livres scolaires, et que la population scolaire est de 2 719 500 élèves, cela fait un pactole de 67 987 500 USD qui est dépensé chaque année. Ce coût estimatif annuel de 68 millions de dollars US est très conservateur. On peut le comparer au coût réel à l’école des Orangers où le coût moyen manuel et par élève pour les manuels achetés à l’éditeur Deschamps est de 38 euros, soit le double de notre estimation pour des classes allant de la 1ere à la 6ème année. Dans ce cas précis, les manuels scolaires sont prêtés aux élèves qui les rendent à l’école en fin d’année (16).


La société haïtienne est loin d’être imperméable à la mondialisation et à la globalisation. Ce rouleau compresseur aplatit le système de valeurs en commençant par les activités de production. Depuis 1965, Haïti assiste au développement des industries de sous-traitance particulièrement dans le secteur textile (17) mais aussi dans les sous-secteurs du sport, des pièces électroniques et du cuir. Dans l’optique de transformer Haïti en un « Taiwan des Caraïbes » (18), comme le voulait Peter McPherson directeur de l’USAID (19) , ces industries d’assemblage ont augmenté de 13 compagnies en 1966 à 55 en 1971, 127 en 1978, 154 en 1981 et enfin 200 en 1984 (20). Au fort de leur croissance, ces industries de sous-traitance offraient, selon les estimations, entre 60 000 et 120 000 emplois (21). L’instabilité politique qui a suivi la chute de la dictature des Duvalier en 1986 et l’embargo de 1991-1994 ont fait partir la majorité de ces industries en cavale (runaway industries). Certaines sont allées en République Dominicaine et ne sont plus retournées en Haïti.


Aujourd’hui en 2012, il n’existe que 30 entreprises au Parc Industriel. Si des progrès ont été enregistrés pour des indicateurs tels que « le travail des enfants » et « le travail forcé », ce n’est pas le cas pour « les conditions de santé et de sécurité au travail » et pour « la rémunération » des ouvriers. Pour ce dernier point en effet, « le taux de non-conformité le plus important dans cette catégorie se trouve dans le domaine du salaire minimum, 21 des 22 usines étaient non conformes, car n’ayant pas fixé un taux à la pièce permettant aux travailleurs de gagner au moins 250 gourdes par jour pour des heures de travail ordinaires » (22) Pourtant les marges de profit permettent aux patrons de mieux payer les ouvriers, car un costume pour hommes cousu au salaire journalier équivalant à 3,09 dollars US est vendu à JoS. A. Bank Clothiers aux États-Unis d’Amérique pour 550 dollars US (23). La production haïtienne était de 450 000 costumes (24) pour hommes en 2010.


La problématique du développement soutenable et durable est mise de côté par les industries en cavale qui, au lieu de contribuer au développement, aggravent encore plus les problèmes d’aménagement du territoire et de dépendance. En effet, ces industries confortent la migration rurale-urbaine provoquée par la politique anarchique du dictateur François Duvalier consistant à conduire de force à la capitale des milliers de paysans quatre fois par an (les 22 avril, 22 mai, 22 septembre et 22 octobre) pour montrer sa popularité à la communauté internationale. De plus, même quand ces jeunes trouvent un emploi dans ces entreprises en cavale, ils sont licenciés une fois terminée la période d’apprentissage. Ainsi, les patrons ne sont pas obligés de leur payer le salaire minimum et de leur offrir les avantages reconnus dans le Code du travail. (à suivre)

 

(1) Paul Moral, Le paysan haïtien, Paris, Maisonneuve et Larose, 1961, p. 63.

(2) Georges Séjourné et Perceval Thoby, Dépossessions, P-au-P, Imprimerie La Presse, 1930.

(3) Georges Séjourné, « Établissement de la Propriété et de la Famille au lendemain de l’Indépendance », Revue de la Société Haïtienne d’Histoire et de Géographie, vol. 6, numéro 17, P-au-P, janvier 1935, p. 20.

(4) Georges Séjourné, Le scandale du papier-monnaie de la Banque Nationale de la République d’Haïti, P-au-P, Valcin, 1933.

(5) Guy Pierre, « La politique monétaire en Haïti de 1921-1922 à 1955-1956 », Histoire économique de la Caraïbe (1880-1950),P-au-P, Éditions de l’Université d’État d’Haïti, p. 295.

(6) Georges Séjourné, Le scandale du papier-monnaie de la Banque Nationale de la République d’Haïti, op. cit.

(7) Roberto Khatlab, « La saga des Libanais en Haïti », L’Orient-Le Jour, 15 décembre 2008. Voir aussi Mario Delatour, « Un certain bord de mer : un siècle d’immigration en Haïti », Amistad Films, 2005.

(8) Etzer Charles, Le Pouvoir politique en Haīti de 1957 ā nos jours, Paris, Karthala, 1994, p. 66.

(9) Michel-Rolph Trouillot, Les Racines historiques de l’État Duvaliérien, Éditions Deschamps, P-au-P, Imprimerie Deschamps, Haïti, 1986, p. 119.

(10) « Étude sociale sur la contrebande dans le Nord-Ouest et certaines parties du territoire national », Haïti Libérée, 15/10/1986.

(11) Banco mundial, Haiti, República Dominicana : Más que la Suma de las Partes, Santo Domingo, R.D., 6/8/2012

(12) World Bank, Haiti Coffee Supply Chain Risk Assessment, Washington, D.C., March 2010.

(13) Eddy Beltre, « Inversiones haitianas en la República Dominicana ascienden a más mil millones de dólares, afirma el embajador José Serrulle Ramia » Espacio insular, Santo Domingo, Republica Dominicana, 22 de julio de 2007.

(14) Edner Brutus, Instruction publique en Haïti (1492-1945), P-au-P, Imprimerie de l’État, 1948, p. 85.

(15) Laurence Wolff, Education in Haïti : The way forward, PREAL, September 2008, p. 5-6.

(16) ACEM/Secours Populaire Français, Projets d’uniformes et de manuels scolaires pour l’école des Orangers, Avril 2012, p. 4.

(17) USAID I-Trade, Overview of Haitian garment sector, July 2009.

(18) Josh DeWind and David Kinley, Aiding Migration : The Input of International Development Assistance in Haiti, Columbia University, New York, 1986, p. 83.

(19) Peter McPherson, « Statement before the Committee on Foreign Affairs », House of Representatives, Washington, April 21, 1982.

(20) Josh DeWind and David Kinley, Ibid, p. 154 ; Carmen Diana Deere and Peggy Antrobus, In the Shadow of the Sun : Caribbean Development Alternatives and U.S. Policy, Boulder, Westview Press, 1990, p. 175. Fred Doura, Haïti, Histoire et analyse d’une extraversion dépendante organisée, Les Éditions DAMI, Montréal, 2010.

(21) Jacqueline Charles and Pablo Bachelet, « Textile industry gets boost », Miami Herald, May 9, 2008.

(22) Organisation Internationale du Travail (OIT), Better Work Haïti : Industrie de l’Habillement, 5ème rapport de synthèse semestriel dans le cadre de la loi Hope II, Genève, 16 octobre 2012, p. 15.

(23) NBC News, « Can low-paying garment industry save Haiti ? Nascent sector provides jobs, but not enough and wages are still low », Associated Press, 21/2/2010.

(24) Roger Zacaropoulos, Opportunité pour les entreprises du Textile-Habillement d’Haïti de développer leur activité avec l’U.E., Paris, Août 2010.

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