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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Haiti : Marasme économique, transmission des savoirs et langues (3 de 6) Par Leslie Péan

Publié par siel sur 31 Mai 2013, 12:14pm

Catégories : #L.PEAN chronique


 

Soumis à AlterPresse le 23 mai 2013


Les efforts désespérés de Dessalines n’arrivent pas à venir à bout du marasme économique. Le journal officiel de l’époque, la Gazette politique et économique, qui prit la relève de la Gazette de Saint Domingue, ne le dit pas, exprimant plutôt pour l’Empereur une fascination allant jusqu’à l’aveuglement. Selon cette publication commencée le 15 novembre 1804, la situation des finances publiques est acceptable. L’État dessalinien arrive à nourrir et payer les 60,000 soldats de l’armée sans avoir à contracter des emprunts, utilisant essentiellement les impôts produits par le quart des récoltes, les recettes douanières et les affermages des terres et habitations du domaine de l’État [1]. Le commerce international a repris avec les négociants américains, anglais et des autres nations neutres. D’après l’édition du 22 août 1805 de cette publication, « les revenus publics ont suffi jusqu’ici ; toutes les dépenses du gouvernement ont été payées avec la plus grande ponctualité, malgré les approvisionnements de tout genre qu’il a été dans la nécessité de faire pour se mettre dans un état respectable de défense. [2] »


La Gazette veut renforcer le pouvoir existant et ne se préoccupe pas de souligner les problèmes. Pourtant les signes de mauvaise gestion du système existant ne laissent aucun doute sur les difficultés grandissantes. L’ordre économique dessalinien, tant dans ses institutions que dans ses pratiques, a une dose d’arbitraire qui exaspère des secteurs pourtant vitaux du nouvel État. L’imaginaire de l’ancien régime colonial s’impose comme culture. À ce sujet, Thomas Madiou écrit : « Les troupes continuaient à n’être ni payées, ni habillées ; la ration qu’elles recevaient en salaison était même très irrégulièrement distribuée. Dans le département du Sud, elles murmuraient, désertaient, excitées par leurs officiers qui n’étaient pas mieux rétribués par l’État. Cependant les magasins du Gouvernement étaient bondés d’habillement ; mais la caisse publique, au fur et à mesure qu’elle se remplissait, était vidée par les dilapidations [3]. »


Le marasme économique est d’autant plus exaspérant que les dirigeants, à commencer par l’Empereur, dépensent de manière scandaleuse. Il ne s’agit pas de rentrer dans leurs vies privées, mais leurs excès ont un impact négatif sur la société en général. Les vingt maitresses de Dessalines dans vingt villes différentes émargeant au budget de l’État sont comptabilisées dans les pertes du bilan public. La société avance dans une impasse. C’est ce que décrit ce mot de Nicolas Geffrard, général de division et commandant en chef du département du Sud, à Jean-Louis François, général de brigade, les deux également signataires de l’Acte de l’indépendance de 1804, dans une lettre en date du 27 avril 1805.


« A l’égard des vivres pour la nourriture des troupes, vous êtes autorisé à en faire prendre sur les habitations affermées, en fournissant un bon. S’il y avait de l’argent en caisse, je vous en aurais envoyé pour acheter des vivres ; malheureusement la plus grande pénurie règne en ce moment [4]. »


Ce n’est pas le chaos. Dessalines n’est pas opposé à l’éducation des masses qu’il ne considère pas pourtant comme une priorité. Il n’organise pas une résistance à la compréhension du monde en général et du réel haïtien en particulier. La Gazette est inépuisable dans l’analyse qu’elle présente de la situation politique et économique en Europe et aux États-Unis. Mais il y a des ombres au tableau. La Constitution de 1805 scelle le paradigme du pouvoir personnel de l’Empereur. Dans les articles 19 à 37, la priorité est donnée à la concentration de tous les pouvoirs exécutif et législatif entre les mains de l’Empereur. Tout par l’Empereur, tout pour l’Empereur. Un spectacle qui ne cesse de se renouveler depuis avec ce virus bien logé au cœur du logiciel du système politique. La lune de miel entre les aïeux est brève (trente-trois mois), car les intérêts des propriétaires et des négociants prennent vite le dessus.


Dessalines est pris dans un étau. Il a besoin d’argent pour maintenir son armée sur pied de guerre et doit exporter les denrées telles que café, sucre, coton et indigo. Ces productions ne sont qu’au niveau respectif de 34, 40, 43 et 4 des pourcentages qu’elles étaient en 1789. On comprend qu’il se jette à bras raccourcis sur les producteurs privés d’alcool (les guildiveries), les exportateurs de bois de campêche et les contrebandiers. Il donne le feu vert à la régulation des consignataires à partir des patentes. Se rendant compte que les revenus douaniers n’augmentent pas, il délègue Inginac pour faire le ménage. Ce dernier se rend compte que nombre de commerçants paient leurs droits de douane avec des bons. D’une part, il veut sortir de l’effet ciseau de la hausse des coûts de gestion de l’État et de la baisse des revenus tirés des taxes et impôts. D’autre part, il est confronté autant à l’ire des propriétaires fonciers ayant des faux titres de propriété qu’à celui des marchands étrangers experts en contrebande qui ne veulent pas payer les droits de douane.


Le programme de Dessalines fait peur car il s’en prend à la blanchitude dominante à l’échelle mondiale. Il s’affirme redoutable avec le massacre des Français d’avril 1804. Sa démarche est systématique : les Haïtiens sont tous noirs, y compris les Blancs qui se sont naturalisés (Constitution de 1805). À ceux qui lui disent qu’il risque de faire les frais d’une coalition des puissances blanches, il répond : « Un tel ne connait pas les Blancs. Pendez un Blanc au-dessus d’un plateau de la balance de la douane, et mettez un sac de café dans l’autre plateau : les autres Blancs viendront acheter ce sac de café, sans porter aucune attention au cadavre de leur semblable [5]. » Les bateaux de commerce anglais, américains, suédois, allemands et danois dans les ports d’Haïti semblent lui donner raison. En ridiculisant les marchands intéressés à faire leur miel, Dessalines se montre peu clairvoyant. Position immanente du chef qui refuse le principe de précaution et se croit tout permis ? Son expérience dans l’entourage de Leclerc en 1802 l’a imprégné et ne lui a pas donné de cauchemars.


Dessalines ne parle pas tout à fait en l’air. Il tient à réviser les conceptions dominantes et à contribuer à une démocratisation des savoirs sur l’homme. L’affirmation de sa négritude s’attaque à deux fondements du pouvoir hégémonique mondial de son temps : la race et l’eurocentrisme. Il voue aux gémonies ces deux mécanismes de contrôle de la subjectivité appelant ainsi à un nouveau mode de production de connaissances à mille lieux du racisme colonial dominant. Il convient de remarquer que Dessalines a dans son cabinet un brillant intellectuel comme Pompée Valentin Vastey. Ce dernier qui a une vue claire sur le racisme anti-noir, publiera avant son assassinat en 1820 une dizaine d’ouvrages sur la question dont le plus important écrit en 1814 s’intitule Le Système colonial dévoilé.

 

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 Et aussi :

Marasme économique, transmission des savoirs et langues (4 de 6)
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